Un article à deux voix, deux tons. Le premier, celui de Sheila Louinet parce que sa façon de dire, plus que d’écrire, l’émotion que peux te procurer un spectacle, à chaque fois me touche l’âme et le corps. La seconde, la mienne plus sur le livre que sur ce “one-coeur-chaud”, tout ce qui m’a touché dans son écriture et qui fait que, même si le personnage est plus que particulier (il nous avait interdit photos ou interviews), ce type-là, je l’aime. S’il savait, un jour, que j’ai éprouvé plus d’ivresse à lire certaines de ses phrases qu’à me plonger dans un Jack Daniels… Mais, lisez plutôt le beau, très beau papier de Sheila.

Richard Bohringer : « l’hurlécrire »

Des mots à fleur de mots. Des mots qui s’entrechoquent et dansent au rythme de phrases saccadées et à la syntaxe désaxée. Le « Roi de la syncope » nous raconte une vie tout en… ellipses. Avec son dernier spectacle, « Traîne pas trop sous la pluie… », Richard Bohringer est tout à la fois conteur de sa vie et poète de son temps. C’était au Théâtre à Châtillon pour une soirée remplie d’émotion et de générosité…

Avec sa voix rauque et son air un peu bourru, le comédien retire « ses godasses », histoire de mieux prendre la température du public… Les rires fusent déjà, l’émotion est palpable, c’est l’artiste, le grand, dans toute son humilité qui se présente à nous. Entre anecdotes et lecture de quelques extraits de ses livres (essentiellement C’est beau une ville la nuit et Traîne pas trop sous la pluie), Richard Bohringer dit improviser son spectacle. Mais la vie qu’il a eue, elle, ne s’improvise pas, ni son talent d’ailleurs.

C’est d’abord avec du « hors-texte » qu’il plante le décor. Pas vraiment besoin de lumières ni de mise en scène particulière. Pourquoi faire, d’ailleurs ? Des souvenirs, il en a plein sa besace, et du vécu… Ma foi, on ne doute pas que cet écrivain, cet homme du théâtre, cet acteur, ce scénariste, ce poète, ce réalisateur (la liste est longue et le talent énorme) a de quoi raconter. À commencer par son ami et compagnon de route, Bernard Giraudeau. Celui avec qui il a vécu une de ses plus belles aventures : c’était lors du tournage des Caprices d’un fleuve au Sénégal. Bohringer lui rend hommage, nous en profitons aussi pour le saluer depuis son « aéronef ». Et puis, quand on a près de soixante-dix ans, de Jean Carmé à Jacques Villeret, en passant par Roland Blanche, les tombes sont nombreuses. Mais comme il dit : « Moi, je suis encore en bas, à la guerre, sur la terre… ».

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Ce bourlingueur qui a croisé le chemin de tellement d’âmes

Et la vie, il l’aime, c’est certain. Pour l’honorer un peu plus, il a quitté « le vin du solitaire », l’ivresse assassine, sa compagne de longue date. « Si à vingt ans on veut mourir, à presque soixante-dix on veut rester. » Et puis, témoignage d’amour, il veut que « ceux qui [l]’aiment cessent d’avoir du chagrin ». Quelques bribes de son passé fusent ça et là, reviennent à la mémoire de ce bourlingueur qui a croisé le chemin de tellement d’âmes. Connues ou pas, peu importe, elles restent dans sa mémoire de poète et d’humaniste. Elle est un long voyage, la vie, et parfois même un retour à l’essence… l’Afrique, sa terre d’accueil.

Derrière son pupitre, ce musicien des mots orchestre une symphonie de la vie. Sur un air très rimbaldien, ce marcheur infatigable égrène des rimes bariolées pour trouver sa propre langue. Les mots tonnent, ils hurlent à l’hurlécrire, « bateau phare » ou « bateau ivre », sa langue est celle d’un baroudeur. Elle est aussi celle d’un renifleur de mots aux phrases unijambistes qui s’empresse de « tout dire pour qu’il ne lui reste rien à écrire ». Ses fleurs sont parfois vénéneuses, ses souvenirs douloureux, mais dans sa mémoire d’homme très humain, l’artiste nous emmène avec lui, sur une route formidablement lumineuse.

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Presque deux heures de spectacle, le délire poétique (pas si délirant !) d’un homme ivre, mais ivre de mots, pour un public enivré d’émotion. À toi le grand voyageur, à toi le Sénégalais. Continue à nous faire voguer, sur le navire de ta « belle négresse vers les plus beaux pays du monde ». Un grand merci !

Sheila Louinet pour www.lestroiscoups.com

L’histoire d’un vieux sale gosse

Bohringer écrivain, comme beaucoup, je l’avais découvert dans C’est beau une ville la nuit. Quelques ouvrages après qui ne m’avaient pas laissé grand souvenir, on retrouve dans ce livre qui se veut roman beaucoup de ce que l’on avait aimé dans son premier livre. C’est bref, concis, percutant et l’on retrouve facilement le style, la petite musique des mots de cet auteur qui ne se veut pas grand. Typiquement, le bouquin que l’on a du mal à poser après l’avoir commencé ; une prose poétique souvent agaçante mais qui nous berce et nous emporte tout le temps de sa lecture.

Tout commence sur un pitch très cinématographique : Je suis arrivé là devant l’hôpital posé à quai comme un cargo la nuit. Ses lumières immobiles sous la pluie. J’étais un tout petit homme venu chercher un peu de douceur au milieu de la douleur. Planté là sous le néon, dégoulinant de l’averse. Le vent frissonne sur les flaques. Quelqu’un marche vite. Un taxi ferme sa lumière. J’y suis. Lors d’une nuit pluvieuse, l’auteur est hospitalisé.  J’ai demandé au toubib s’il me gardait cette nuit. Il a dit oui.  Hépatite C, opéré à cœur ouvert sans être refermé.

L’écriture très scénarisée du début s’estompe peu à peu pour laisser place aux délires et aux angoisses de son créateur. De la mort, il en est beaucoup question aux travers des copains disparus, Léotard, Giraudeau… Ce même Giraudeau qui lui aura fait découvrir, aimer l’Afrique, continent qui tient une place de choix dans l’ensemble de ses voyages. Car même si la grande faucheuse est très présente, ce roman est avant-tout un immense réservoir de vie. Une vie emplie d’amis, de musique, de villes, de chemins droits ou obliques, de clochards magiques comme lui seul sait les décrire et les aimer. Il y a de la lumière dans ce bouquin mais aussi du bruit, des odeurs et des cris ! Cris de joie ou de douleur, cris coup de gueule comme il en a l’habitude, cris du cœur qui souvent bouleversent .

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Pour moi, ce livre n’est pas réellement un roman. C’est plus une expérience, une façon enrichissante de plonger dans l’écriture, dans l’univers de Richard Bohringer, cet homme au cœur grand et au sale caractère. Ce vieux sale gosse qui hurle plutôt qu’écrit. Autant qu’une ville la nuit, c’est beau un homme à part !