Exposition collective « La cécité du tournesol »

Exposition du 1er février au 23 mars 2019 au FRAC Occitanie Montpellier

Vernissage le jeudi 31 janvier à 18:30

Benjamin L. Aman, Katinka Bock, Daniel Firman, Yohann Gozard, Shannon Guerrico, Graham Gussin, Lina Jabbour, Ann Veronica Janssens, Serge Leblon

Œuvres des collections FRAC Occitanie Montpellier, les Abattoirs Musée – Frac Occitanie Toulouse, Institut d’art contemporain de Villeurbanne

En partenariat avec le Rectorat de l’Académie de Montpellier

La sensibilité de l’artiste s’inscrit dans l’écart qui sépare l’œuvre de son modèle, c’est ce que nous enseignons à nos élèves dans nos cours d’arts plastiques. Il s’agit de comprendre que l’image de la réalité n’est pas la réalité elle-même, qu’elle relève des intentions de l’auteur et qu’elle possède un langage ayant ses propres codes. La nouvelle sélection des œuvres de la collection du Frac Occitanie Montpellier, complétée par des prêts du IAC de Villeurbanne et des Abattoirs de Toulouse, permettra au public comme à nos élèves de faire l’expérience d’une rencontre directe et sensible de différentes « distances » que mettent les artistes avec la réalité.

Ce rapport au réel entretenu par les artistes, nous avons choisi de l’éclairer par une citation de Jacques Derrida. Le titre de l’exposition a ainsi été inspiré par un extrait de Mémoires d’aveugle, L’autoportrait et autres ruines, rédigé à l’occasion d’une exposition qui s’est tenue au Musée du Louvre en 1990. « L’aveuglement du tournesol », pour reprendre ses mots exacts, évoque un processus cognitif qui fait intervenir l’œil et le cortex visuel lorsque l’on cherche à fixer le soleil. Notre vision s’éclaire alors à tel point qu’elle s’altère jusqu’à l’aveuglement. Se superposent ensuite une image du réel et un filtre de lumière, comme une photographie surexposée dans laquelle des pans entiers de réalité seraient absents. De la même façon que l’éblouissement peut être la condition de la perception d’une autre réalité, « La cécité du tournesol » souhaite proposer un ensemble d’œuvres qui présentent un regard particulier sur le monde.

Les photographies de Yohann Gozard font partie à première vue des œuvres les plus réalistes de l’exposition ; pourtant, en s’attardant un peu, on perçoit leurs contradictions intrinsèques. En effet, pour certaines d’entre elles, il est impossible de savoir si elles ont été prises de jour ou de nuit, tellement l’ambiance qui y règne est inhabituelle. Gozard consacre un temps conséquent à la production de chacune de ses images, qui sont des reconstructions opérées à partir du réel. Ses photographies sont composées de dizaines de vues longuement assemblées, pendant lesquelles l’artiste joue avec la lumière pour faire coexister des formes d’ordinaire invisibles simultanément.

Après une formation dans une école de cinéma, Serge Leblon s’est illustré par ses photoreportages et ses photographies de mode. Ses photographies artistiques sont empruntes de ces influences, avec une atmosphère charnelle mais aussi l’impression d’un temps suspendu. Il sépare ces différentes démarches en apportant dans ses travaux d’artiste une attention particulière aux cadrages, laissant hors de l’image ce qui pourrait pourtant nous servir à la comprendre dans son ensemble. L’œil du spectateur, ne recevant qu’une partie du réel, complète ainsi l’histoire, l’imaginaire prenant le relais du visible.

Lina Jabbour questionne les différents possibles de l’image par le biais du dessin. Le triptyque récemment acquis par le Frac OM, Tempête Orange, fait ouvertement référence au réel : on y voit trois fragments de paysages formant un début de récit. Mais celui-ci est peu perceptible, les strates orange apportent un nouvel éclairage, comme un souvenir qui tente de réapparaître au cœur d’une tempête de sable.

Opérant encore un pas de plus vers l’abstraction, Bifröst, de Shannon Guerrico consiste en une série de photographies en gros plans de ciels islandais imprimés sur des plaques de plexiglas. Comme une collection de couleurs et de matières, Guerrico récolte des fragments du réel et les soumet à notre regard comme pour nous dire que les choses les plus simples méritent aussi d’être contemplées.

Corps noir d’Ann Veronica Janssens est inspiré des miroirs de sorcière que l’on retrouve dès le XVe siècle dans les œuvres des peintres flamands. Il s’agit d’une sorte de lentille qui reflète la totalité de la salle, tout en distordant et inversant le visible. Comme nombre d’œuvres de l’artiste, Corps Noir transforme notre perception de l’espace, cette fois en proposant un écho à l’espace existant.

Daniel Firman produit des sculptures qui sont des extensions du corps, le sien ou celui d’un performeur-danseur dont il fige le mouvement. Ce que l’artiste cherche à faire percevoir (et non pas seulement voir), c’est l’épaisseur spatiale qui est constitutive du corps, l’espèce d’enveloppe de la forme corporelle qui accompagne tous ses déplacements. Ainsi, les Gathering montrent le corps de l’artiste littéralement enveloppé d’objets, qui font disparaître toute relation visuelle avec lui. La perception de la réalité est autant tactile que visuelle. Autrement dit, le regard est une fonction reliée au mouvement de tout le corps, ce dont le tournesol, par sa rotation aveugle, nous donne une idée.

Les dessins de Laurent Benjamin Aman et les sculptures de Katinka Bock explorent quant à eux, chacun à leur manière, la rupture avec le réel qui affirme l’autonomie de l’œuvre. La trace, le geste, les oppositions de formes et de matières, donnent à voir un nouveau possible pour le réel, celui où s’exprime, tout à fait libre, le monde du sensible.

Des œuvres immatérielles d’Aman complèteront notre sélection, avec cinq expériences sonores destinées à faire émerger, comme un mirage, notre vision intérieure.

Conjointement montée avec le Rectorat de l’académie de Montpellier, « La cécité du Tournesol » fait voir le monde au travers du filtre proposé par des artistes réunis autour de la question de la représentation du réel. Jalonnant les programmes d’arts plastiques depuis l’école primaire jusqu’au lycée, nous espérons que les professeurs pourront s’appuyer sur leurs visites pour construire leurs progressions et sensibiliser encore un peu plus leurs élèves aux enjeux de l’art contemporain. Petits et grands saisiront pour sûr que toute œuvre engage son rapport au réel, qu’il soit fragmenté, renversé, nébuleux, seulement suggéré ou transcendé. Pour Derrida, « le trait procède dans la nuit, même si le modèle est présent en face de l’artiste ». Quand l’artiste reproduit le réel, il est obligé de détacher son regard de son modèle, de le garder un instant en mémoire, pour le retranscrire ensuite. Il existe ainsi un temps où l’invisible est la condition du visible. C’est peut-être à cet endroit précis que se construisent les fondements de l’expressivité de l’œuvre.

Julie Six I Co-commissaire de l’exposition I Professeure missionnée au Frac Occitanie Montpellier

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