IBERIA

Beatrice Rana, piano

Orchestre Philarmonique Royal de Liège

dir. Christian Arming

Opéra Berlioz/Le Corum

lundi 16 juillet – 20h

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l’OPRL et Christian Arming

Iberia…

Avec la première pièce, l’adagio pour quatuor à cordes et orchestre à cordes de Lekeu, le ton est donné. Ce sera l’excellence !

Hommage à César Franck, cette œuvre tout à la fois classique et s’inscrivant dans un courant moderniste, ouvre avec bonheur la première partie de la soirée. Le velouté des cordes, la sensibilité des interprètes, ajoutent encore à la qualité de l’œuvre et ne font qu’accentuer le sentiment d’avoir avec la brutale disparition de Lekeu perdu un grand compositeur, maudit sorbet ! Ampleur des paysages sonores, douceur élégiaque, lyrisme, c’est certainement à juste titre que l’on a pu y voir un prélude à la Nuit transfigurée de Schoenberg, composée cinq ans après le décès de Guillaume Lekeu. Une surprenante et intéressante (re)découverte !

Mais voici qu’avec la mise en place du piano s’annonce un des « poids lourds » de ce concert : le concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol Majeur. Surprise, mais peut-être pas celle à laquelle on s’attendait. C’est brillant, enlevé, mais Beatrice Rana est-elle une Beethovenienne. ? Question stupide et réductrice, j’en conviens, mais l’interprétation aussi belle soit-elle, manque de poigne, d’agressivité. Le dialogue avec l’orchestre est trop beau, trop lisse, la voix de liberté et de « révolution » manque. Il n’en reste pas moins un bel orchestre, machine bien huilée et rodée, juxtaposé à une grande interprète mais l’âme de Beethoven où est-elle passée ? Merci néanmoins à Beatrice Rana pour son bis, un lied de Robert Schumann transcrit par Liszt qui, lui, nous a offert virtuosité et passion !

Et voilà l’entracte qui se profile et une question qui se pose : pourquoi avoir mis le concert sous le titre général d’Iberia ? Cette première livraison aurait pu s’intituler « Francia », avec un Lekeu, plus Français que Belge, et un Beethoven surfant avec enthousiasme sur les valeurs de notre Révolution et sur ses héros.

Retour au plateau et Iberia oblige place à Debussy. On a eu beau lui répéter qu’il a fait œuvre d’Espagnol sans jamais avoir mis les pieds sur le sol ibérique, cela se sent. On ne croit guère à cette Espagne, proche de celle de Bizet ou de Chabrier, pressentie, fantasmée, issue d’une architecture toute intérieure. Cela, bizarrement, se ressent dans l’approche même de l’orchestre. On n’y croit pas, eux non plus ! Et pourtant c’est beau. Cette promenade par les rues et les chemins est bien tentante mais à la manière des itinéraires magnifiés sur papier glacé.

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Picasso – Le Tricorne (décor)

Et voici que surgit El sombrero de très picos (Le Tricorne) et avec lui de Falla. Créé en 1919 à Londres, par les Ballets Russes, le Tricorne est une commande de Diaghilev à Falla, servie par la participation d’un certain Picasso, chargé des décors et des costumes. Dire que c’est une œuvre de génie, surtout sans la partie ballet, relève certes de l’exagération… mais si peu. Orchestre entraîné par le maestro Arming, hispanisé en diable, prenant des poses de torero et pliant sa silhouette longiligne aux inflexions de la partition, voilà le point culminant de ce concert. L’OPRL, jusque là, a donné le meilleur, faisant tourner sa belle mécanique dans les tours, sans surchauffe ni traitement brutal, avec le Tricorne il s’oublie et s’envole. Interprétation « au taquet » du Corregidor, des Voisins et de la Danse finale, castagnettes, modulations évoquant la musique arabo-andalouse, claquements secs, tout y est ! Bien sûr on y retrouve tout de même certaines sonorités, surtout dans la suite 2, rappelant que Milhaud, Auric et Poulenc sont aussi des contemporains et que, même Espagnole, cette musique reste européenne. On peut pourtant être heureux qu’elle ait marqué un retour incontestable à des valeurs ibériques et fiers (pourquoi pas !) que ses prémices aient muri en France ! Une très belle fin de concert.

L’OPRL, bien connu du directeur du Festival de Radio France, est de toute évidence une valeur sûre. Accompagné par un directeur musical talentueux, Christian Arming, l’orchestre contribue à la diffusion de la culture musicale en Belgique, dans tous les milieux, même les plus défavorisés, mais aussi en Europe. De plus en en plus désireux d’élargir son répertoire il l’a largement ouvert à la musique romantique et occupe aujourd’hui une très bonne place parmi les grands orchestres européens.

Iberia a un peu joué au Père Noël estival, tirant de sa hotte une confirmation, celle de l’excellence de l’OPRL, une ou plusieurs découvertes (redécouvertes ?) et l’envie d’aller jeter un œil du coté du Musée Fabre et de Picasso.

Marc Ely

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Picasso – Le Tricorne (costume)