Retour sur

« Les gens sérieux ne se marient pas à Vegas »

Sergueï Dounovetz

French Pulp

292 p.

8,50€

125 Les gens...

 

LES GENS SERIEUX NE SE MARIENT PAS A VEGAS

Rock’n drôle …

On sort de ce livre comme d’un voyage (organisé ?) en terra incognita, les yeux écarquillés, un peu égaré, partagé entre un énorme point d’interrogation et… un immense éclat de rire. Cet ouvrage, tout d’abord, n’est pas un roman policier, ce n’est pas non plus un roman fantastique ni un ouvrage documentaire, il n’est pas davantage une œuvre psychologique ou un récit autobiographique. Il n’est rien de cela et pourtant relève de tous ces genres et plus encore. En quatre lettres le qualifier d’OLNI (ouvrage littéraire non identifiable) serait, peut-être la meilleure manière de le désigner. Sergueï, depuis longtemps nous y avait préparé et là, il l’a fait !

Dernière page tournée, dernière ligne dévorée, on le quitte comme l’on descend d’un wagonnet de scenic railway, remué et quelque peu lessivé. Mais ce n’est pas le train de la maison de l’horreur, contrairement aux apparences, plutôt celui d’un asile de fous ou l’extraordinaire, l’impensable, le déjanté ++, ont pris définitivement le dessus. Des personnages hallucinants, Abel, Formica, Jess Tardy, deux marshals abominablement dépravés, quasi clones (normal, ils sont père et fils), Ours Vigilant, le Chiricahua ; des femmes fascinantes, Dolorès, Candie Brown, Claire et Kacy (mère et fille). Des clins d’œil permanents, très appuyés parfois, références au passé de l’auteur, aux Maitres nageurs, une ville appelé Polar, Odessa, Abilene, et une tante Kromeski, voyante extra-lucide  – « Et tu crois que cette femme, à qui rien n’échappe, ne va pas deviner que tu ne portes pas de slip ? ! » – et sorcière, lisant entre autres dans les yaourts périmés ( un comble pour une spécialité aussi raffinée que le cromesqui !).

Une histoire s’inscrivant dans la durée, une progression logique, une folie raisonnable et une sage déraison, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture on pense avoir compris, avoir pris la mesure d’un Abel, d’un Jess Tardy, d’une Candie Brown et en définitive… non ! Quand dans un cimetière, in fine, interviennent les tuniques bleues, un parti d’indiens et leurs peintures de guerre et trois encagoulés du Klan, on ne comprend absolument pas comment on a pu en arriver là. Partis en corbillard volé, squattant un authentique tepee, fréquentant des bars aux noms évoluant du Cactus rose au Cactus mauve, jouant à cache-cache avec le cadavre de Patchwork, écoutant un concert d’un groupe de rockeuses virtuelles, les Exotic Lizard, pur produit de l’imagination enfumée d’Abel, – « … faire du rien avec rien et finir par être adulé en n’étant rien. » – exterminant des vampires, on se retrouve, 291 pages après, désarçonnés de découvrir avec la raison du titre le mot de la FIN (qui d’ailleurs n’y figure pas !).

Sergueï, tu as du bien te marrer, de ton rire de « mousquetaire au couvent », à imaginer par quels chemins déments tu allais nous entraîner, sur quelles pistes poussiéreuses tu allais blanchir nos Santiagos (blanches brodées ou de serpent bleu), sur quelle « desert way » tu allais lancer le vieux corbillard Oldsmobile garni de son cercueil à secret. Tu nous as bien baladés mais qu’y avait-il à comprendre ? Est-ce de la mort du Rock que tu nous adresses le faire-part ? Et puis, vieux filou, tu en as profité pour nous passer quelques messages, pour nous renvoyer à mieux nous pourvoir sur cette Amérique profonde, abyssale, présente à chaque tournant de ton bouquin. Une Amérique livrée à ses vieux démons, qu’ils se nomment, racisme, KKK, american native ou, plus simplement, condition de la Femme.

On a ri, on a souri, on aurait presque pu pleurer !

Entre Fantasia chez les ploucs, Elle qui chante quand la mort vient et l’American Dream, un livre inclassable, un des meilleurs Dounovetz. Un auteur capable, à quelques mois d’intervalle (si peu !), de nous livrer Les loups de Belleville et Les gens sérieux ne se marient pas à Vegas ne peut-être mauvais. Non ?

Marc Ely

 

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