Retour sur INCENDIES de Wajdi Mouawad

Mise en scène d’Ismael Khaled Belhaine Laroussi, avec les acteurs du TAUST.

Cette pièce a été donnée deux fois, en mars et avril à Montpellier, dans le cadre des Nuits des Equinoxes (19 mars) et de RichTAUST (3 avril).

« Wajdi Mouawad écrit le souffle, l’essoufflement, les brûlures et les incendies de ces vies. Les chemins se croisent, vivants et morts sont amenés à se passer le flambeau, à croiser le fer de la mémoire. Pour vaincre l’oubli. »

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Du théâtre cru, joyeux, désespéré…

Une œuvre difficile dont le texte ne fait aucune concession à la facilité.

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Le destin, la fatalité, imprègnent cette pièce, pourtant profondément humaine. Humanité et amour dans un contexte flirtant avec la tragédie antique. Nawal n’est-elle pas fille d’Antiope, violée par Zeus et mettant au monde des jumeaux, n’est-elle pas de la famille d’Electre ou d’Antigone, « deux émouvantes incarnations de la douleur imperméable à l’oubli ». Abou Tarek/ Nihad, le fils perdu et le père recherché, malgré son rôle de bourreau, terrifiant et sans pitié, n’est-il pas, semblable à Œdipe, victime de cette destinée. Les personnages, Jeanne, Simon, Nawal, Abou Tarek, ont ils une réelle influence sur les événements qui s’abattent sur eux, ne sont-ils pas des jouets entre les mains des dieux. Je n’ose dire entre celles de Dieu, après tout ils sont chrétiens, élevés dans une religion nourrie par le sang des martyrs. Mais, dans cette guerre sans nom, opposant le frère au frère, le fils au père et l’Homme à l’Homme, dans quel camp sont les héros, de quel côté Dieu s’est-il rangé ? Héritière d’une tradition méditerranéenne, s’inscrivant dans la continuité des grandes tragédies grecques, la pièce de Wajdi Mouawad s’en démarque pourtant par le recours à l’Amour, l’amour humain faisant fi du deus ex machina et introduisant une dimension nouvelle, à notre échelle. Avec humanité, avec humour parfois, il met en forme l’indicible, oppose l’Amour à la Haine et résolument se range du côté de l’humain.

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La mise en scène épurée et minimaliste, qui ne doit rien au fait qu’il ait été contraint à la modestie par le manque de moyens financiers, permet à Ismael Khaled Belhaine Laroussi de faire la démonstration de son intelligence du texte et de sa sensibilité. Doit-il à son vécu d’avoir pu l’aborder de cette façon, peut-être, mais cela n’enlève rien à son talent et à sa vision. Le recours à des codes visuels simples, immédiatement accessibles, constitue une belle trouvaille. Simples petites chemises de nuit blanches pour les trois âges de Nawal, inscrivant ce trio de nouvelles Parques dans la lignée des chœurs antiques, opposition du rouge et du noir pour Jeanne et Simon, gris et sombre pour les autres personnages, accessoires discrets mais clairement significatifs marquant le passage de l’un à l’autre, c’est clair et le public ne se pose pas de questions sur le « qui est qui ». Une bande son, discrète mais admirable de qualité, accompagne, souligne, sans jamais alourdir ni dénaturer le déroulement.

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Quant aux acteurs, malgré pour certains un accent qui aurait pu être gênant, ils sont crédibles, présents et portent leurs personnages avec force et conviction. Une mention particulière pour les trois Nawal, à quatorze, quarante et soixante ans, étonnante confrontation de trois étapes du parcours de vie d’une femme donnant naissance à un jeu synchrone, à une bouleversante chorégraphie, belle performance d’acteurs.

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L’horreur, la fatalité née d’un environnement impitoyable, celui d’une guerre inique et indécente, auraient pu définitivement faire sombrer la pièce dans une noirceur profonde et insondable, il n’en est rien. Certes les images sont dures, acérées, «  Nawal, ce soir, l’enfance est un couteau que l’on vient de me planter dans la gorge », mais tel un leitmotiv revient sans cesse : « Maintenant que nous sommes ensemble ça va mieux… Il n’y a rien de plus beau que d’être ensemble ! ». Quelle plus belle conclusion donner à ces quelques réflexions que ces lignes, extraites de la lettre écrite par Nawal à celui qui est à la fois son fils, son bourreau et le père de ses jumeaux : « Tu as devant toi Jeanne et Simon. Tous deux tes frère et sœur et puisque tu es né de l’amour, ils sont frère et sœur de l’amour… ».

Marc Ely

 

FILMOGRAPHIE

INCENDIES de Denis Villeneuve (2010)

Ce film a reçu de très nombreuses récompenses et nominations (Oscar et César)

Film visible sur Dailymotion

VIDEOS

Enregistrées le 19 mars 2018 –  « Nuits des Equinoxes »

INCENDIES Extrait 2

INCENDIES Extrait 3

INCENDIES Extrait 4