GÉNESIS 6, 6-7

Mise en scène : Angélica Liddell / Compagnie Atra Bilis Teatro

Interprètes : Angélica Liddell, Sarah Schomacher, Paola Schomacher, Tatiana Arias Winogradow, Yury Ananiev, Aristides Rontini, Sindo Puche

Scénographie et costumes : Angélica Liddell

Lumière : David Benito et Octavio Gomez

Production : Fondazione Campania dei Festival – Napoli Teatro Festival Italia, Iaquinandi, S.L. •

En coproduction avec : Teatros del Canal (Madrid), Humain trop humain – CDN Montpellier •

Avec le soutien de la Communauté de Madrid

(spectacle en russe et en espagnol, surtitré)

17 et 18 janvier à 20h

humain Trop humain (hTh) – Grammont

 

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« Pauvres chiens ! Ils veulent vous traiter comme si vous étiez des hommes ! »

Cette phrase de Hegel convient parfaitement à celle qui « rêve d’avoir la langue épuisée d’une chienne massacrée« . Celle qui durant 1h40 nous offre un spectacle apocalyptique et qui, pourtant, conserve toute la poésie de l’Ancien Testament et l’énergie dévastatrice de Médée, celle qui tout en souhaitant la destruction d’un monde déshumanisé tente une approche « pour le recréer dans sa totalité« .

Une approche très « léchée », un monde sans paroles (ou si peu) où seuls comptent les gestes, le rituel ! « M’exprimer sans parole est un désir très ancien et profond… au fond je travaille avec une haine pour la parole parce que je sens que je ne peux pas exprimer ce que je veux.«  Sindo Puche, l’un des interprètes, insiste, lors de la rencontre après spectacle, sur cette absence de parole en répondant à une question, portant sur ce qu’il a voulu exprimer dans son rôle, que tout avait dit sur le plateau, par le jeu des acteurs. Il poursuit en disant qu’Angelica, durant le travail de création, était là, rectifiant, donnant des consignes précises, mais sans jamais expliquer. Acteurs, amateurs, chacun selon la place qu’elle lui accorde : Adam n’est pas un acteur, c’est un musicien russe !

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Ici tout le talent d’Angelica Lidell s’expose clairement. Une mise en scène, maîtrisée, un jeu d’acteurs qui ne souffre d’aucun défaut ou d’aucunes approximations. Depuis l’entrée du couple primordial Adam et Eve, entièrement et uniformément recouvert de couleur rouge, portant au front le tefillin, jusqu’au monologue de Médée, de noir vêtue, en passant par le ballet des jumelles, en violet, enceintes, le plateau est un lieu magique où, malgré la puissance dramatique du sujet, la beauté s’impose. « La beauté est nécessaire pour transmettre le idées et les sentiments… je propose un périmètre rituel où je pense que la loi de la beauté peut gagner, qu’elle peut triompher par delà la loi de l’Etat… » C’est une véritable rédemption par la beauté qu’en définitive Angelica envisage et qu’elle nous propose dans un acte d’amour, cette relation amoureuse dans laquelle elle situe sa relation avec le public.

Beauté transcendée par la musique et sur laquelle le Messie de Haendel déverse ses accents sacrés sur fond de mots terribles, sortis de la bouche de Médée. Mort, vie, lutte pour la vie, c’est bien de cela qu’il s’agit dans cet horrible monologue, atténué par la distance créée par l’emploi de l’espagnol, dans lequel le personnage conçoit et avorte, renfermant en son ventre, enfants à naître et enfants morts et où s’affrontent des fœtus cannibales ! Empruntant à Kierkegaard la notion de sacrifice érigée en système, elle pousse jusque dans ses limites extrêmes l’indécence. « S’il y a encore quelque chose que les gens ne veulent pas entendre, c’est ce qu’il faut dire (…). Seulement à travers la poésie peut-on rendre visible ce que personne ne veut voir ? « 

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La mise en scène suit les méandres de la pensée « Liddellienne » et n’hésite pas à jouer dans des registres frisant la parodie et un certain comique. Le jeune Isaac en personnage de Star Wars a de quoi surprendre et le rabbin, à la vêture si réaliste, tend vers le grotesque, nu sous sa courte chasuble de dentelles. Jeu subtil d’affrontement des couleurs, le blanc virginal, le noir sérieux et lugubre, accompagnent les moments forts et ces avant bras noircis, sortant de robes au blanc pur, créent une sensation de malaise. Jusqu’à l’illusion, née des jeux de ces couleurs, qui vient tromper notre perception lorsque nous découvrons qu’un des interprètes est amputé de l’avant bras, un moment après « avoir vu », durant la chorégraphie, ce membre intact.

On ne sort pas indemnes d’une œuvre d’Angelica Liddell, sa poésie tragique, son impatience à transformer un monde qui n’en peut plus d’attendre, s’ancrent profondément en nous et il faut un certain temps pour reprendre pied dans une autre réalité : la nôtre.

En guise de conclusion, une phrase de Maria Velasco, résume mieux que toute autre synthèse l’indicible : « au-delà de la chair, dans cette nouvelle étape du sacré, où elle est la fiancée de la mort, la devineresse de l’invisible, la véritable frontière est l’ineffable, et, comme dans ses travaux précédents, la problématique est celle de la beauté (même si la beauté est un prototype à refonder). »

Marc Ely, pour IDHERAULT.TV

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VIDEO

Napoli Teatro Festival, « Genesis 6, 6-7 » di Angelica Liddell (17.06.17)

Extraits et entretien (Espagnol et Italien)