To Walk the Infernal Fields

Retour sur « To Walk the Infernal Fields • Chapitre 2 » à hTh (humain Trop humain- Grammont) – Décembre 2016

« To Walk the Infernal Fields • Chapitre 2 »
A seventy-day journey through the Old Testament
hTh (humain Trop humain- Grammont)
vendredi 2 décembre de 18 à 22 h

Conception, mise en scène, Markus Öhrn
avec Núria Lloansi, Juan Navarro, Jakob Öhrman, Janet Rothe
dramaturgie, Pär Thörn
coordination technique, Sergio Taddei
costume, Marie Delphin
production déléguée, Humain trop humain – CDN Montpellier

Le Diable et le Bon Dieu, quand les territoires de l’Enfer jouxtent les jardins de l’Abbaye !

Cette « marche dans les territoires de l’Enfer », dès notre prise en main, mérite bien son nom. Marcher pour accéder à la mémoire de ce qu’a été, en octobre dernier, le chapitre 1 de “To Walk”. Marcher sous la lune froide, au travers des arbres centenaires et, à la lumière d’une torche électrique, retrouver la Bible des premiers jours : la création de la lumière, des animaux, de l’Homme et de la Femme ! Parcours initiatique, mise en condition, dans le silence de notre quête c’est, à nouveau, un préambule qui vient s’insérer avant le texte lui même. Démarche proche de celle de l’épisode 1 dans le premier chapitre (cf. notre premier CR). La transition est habile, nous quittons la nuit extérieure, réchauffés par un verre de vin, pour entrer dans le noir inquiétant du plateau, nouvel espace offert à notre démarche. En guise de rideau de scène, un flot de fumée nous submerge et, lentement, laisse place à la lumière et à la découverte. Pas de dépaysement, le camion-matrice, cube noir imposant, marque la limite de deux territoires.

To Walk the Infernal Fields

D’un côté, la réalité crue, Abel poursuivant la découpe de la brebis sacrifiée à Dieu, de l’autre un écran géant sur lequel les opérations de boucherie sont projetées avec une précision redoutable. C’est la grande alternative, offerte par Markus pour son deuxième opus, choisir entre la réalité, en action sur le plateau, à quelques pas, ou se contenter de son image. Deux niveaux, deux approches et, très vite, le troisième niveau se révèle à nous. Après un combat fratricide dans lequel Caïn et Abel, Janet et Nuria, s’empoignent longuement et sensuellement, le meurtre d’Abel par Caïn, d’une rare violence, est vécu en direct… et en ombres chinoises. Derrière l’écran, le crime se perpètre, mais, pour nous, il revêt les allures d’une fable ancienne, née de la lanterne magique et de silhouettes désincarnées. Ces passages subtils d’un niveau à l’autre, de la possibilité pour le spectateur, acteur, témoin, otage, d’aller de l’un à l’autre sans aucun interdit, c’est fort, très fort même. Des facilités pourtant, au cours de l’épisode 11 : le châtiment de Caïn, par l’entremise d’anges noirs (trouvaille relevant de l’humour… noir ! ) se livrant à des pratiques quelques peu sado-maso, et le « marquage » du coupable d’une croix gravée au cutter, opération relayée et amplifiée sur grand écran, sont-ils vraiment nécessaires ? Saluons tout de même, au passage, le professionnalisme total de l’actrice/Caïn, acceptant et supportant stoïquement l’opération qui, écran oblige, ne révèle aucun trucage. On revient, avec l’épisode 12, le dernier de ce chapitre, à une conception très aboutie et au mariage réussi du son et de la mise en scène : confusion des sons, confusion lancinante des voix, tour-échafaudage alu, tanguant à souhait, et campant admirablement le monument de la discorde et de l’incommunicabilité. C’est, là aussi, la preuve de la qualité du travail du duo Öhrn/Thörn, de sa créativité. Une ambiance très particulière, l’odeur lourde et charnelle des entrailles de brebis, insidieuse, envahissant le plateau au fur et à mesure de l’avancement de la soirée n’y est certainement pas pour rien ! Les spectateurs, détournés de leur fonction première, ont-ils eu pleinement conscience de leur situation ? Leur silence, la stupéfaction, le manque de réaction aux scènes dans lesquelles ils sont totalement immergés, les yeux rivés au grand écran, la timidité des applaudissements… le spectacle était aussi là, avec eux comme acteurs. Les acteurs (les vrais !), les techniciens, le metteur en scène, le cameraman, le photographe, tous rendus semblables par le maquillage « Black Metal », allant et venant, manipulant et contrôlant leurs pupitres, se mêlant au public, le traversant, le côtoyant, dernier artifice pour rendre l’immersion banale et contribuer, encore, à cette ambiance « magique » (magie noire, peut-être !).

walk-3

Bravo à l’équipe de hTh, participant, se mêlant aux groupes de spectateurs partant ou revenant des déambulations nocturnes, offrant verre de vin et bol de soupe aux lentilles, chaud et bienvenu. Cette soupe aux lentilles, ultime clin d’œil biblique, car nous n’avions aucun droit d’aînesse à négocier. Mention spéciale au groupe « Linge records » apportant dans un hall remanié pour la circonstance les accents électroniques ou vocaux d’une musique déferlante, emportant tout sur son passage.

On aimerait pouvoir suivre Markus et sa « caravane biblique » au cours de la suite de leurs pérégrinations, mais était-ce possible ? J’ai même cru comprendre que le créateur ne le souhaitait pas, laissant à chacun sa part de création et son rôle à l’oralité. Après tout n’était-ce pas le premier vecteur de diffusion de ces textes ! Oralité dont le meilleur exemple nous a été fourni par un jeune et talentueux directeur de compagnie, venant d’assister à l’épisode 9, « le sacrifice offert par Abel », et qui, désarçonné, est reparti pensif en nous parlant du côté glauque du spectacle. Déconnecté, n’ayant pas vu le chapitre 1, il n’avait pu entrer dans le jeu.

Oralité, vision fragmentaire, puzzle auquel il manquait des pièces, c’est aussi cela cette « Marche dans les territoires de l’Enfer » !!