Vicente_Amigo

Retour sur le concert de Vincente AMIGO aux Internationales de la Guitare le mercredi 14 octobre 2015 – Opéra Comédie Montpellier

Vincente AMIGO aux Internationales de la guitare

L’Opéra-Comédie, ce soir, a revêtu son costume des grands jours. La foule se presse sur le perron, comme à une première !

Je retrouve, quarante-cinq après, une petite loge d’avant-scène, la même que j’occupais souvent lors de mes premières amours avec le journalisme. Un vrai plongeon dans le passé ! Tout y est, l’ambiance, la rumeur sourde et même l’odeur, faite de senteurs de bois, de velours passé et même de poussière.
20h30, la salle s’impatiente, les applaudissements marquent l’attente.

Un rond de lumière ponctue la scène, toute de noir tendue.
Il est là, blanc et noir, sa guitare posée sur les genoux et le charme opère.
Ce sera un festival de virtuosité contrôlée.
Comment peut-on jouer aussi bien ?

Seul, durant une longue interprétation d’un de ses derniers titres, ponctuée d’accords secs et soudains, à la puissance étonnante, il va nous fasciner durant près d’un quart d’heure.
Lui, c’est Vicente Amigo. Captivés, pas un bruit dans la salle, souffles suspendus.

Puis, doucement, ils arrivent sur la fin du morceau, rythmant de leurs mains les dernières mesures.
Ils sont quatre, un guitariste, le percussionniste, Paquito, le chanteur et Antonio, le danseur. Vêtus de noir, ils s’assoient et prennent leur place dès le deuxième morceau. Il y en aura onze, mêlant douceur et passion.

Du flamenco à l’état brut, viril – ici il n’y a que des hommes – et des mélodies aux accents latino-américains.
Vicente a cueilli ses notes tout autour du monde et les a bien digéré, mais au fond de son âme habite l’Andalousie et il y revient, sans cesse.
Sa guitare peut lancer des éclairs, évoquer l’aridité des paysages du sud et la douceur des jardins andalous. Elle nous entraîne sur des rivages brésiliens et nous ramène près des arènes, en liesse un jour de corrida.

Vincente Amigo

Le « cante jondo » s’élève, la voix du chanteur nous arrache à notre bonbonnière, dorée sur tranche, pour nous jeter au cœur d’une bodega. Lorsque le danseur se lance, sur un ring imaginaire, dans de folles figures, on y est ! C’est le jeu de l’amour et de la mort, la séduction et la mise à mort. La guitare suggère, les notes ordonnent et le flamenco s’empare des pieds et du corps de l’homme, souple marionnette dont Vicente tire les fils avec les cordes de son instrument.
Des interpellations ponctuent les petits temps de pose, entre deux morceaux. On lui réclame « El capitan ». Il y a des connaisseurs parmi nous, mais ils seront rester sages, presque jusqu’à la fin.

Les projecteurs, rouges et bleus baignent les « companeros », puis s’éteignent pour, à nouveau, retrouver dans un cercle blanc bien centré, Vicente, reparti dans l’interprétation d’une des dernières compositions de « Tierra ».

C’est la fin et cet homme-guitare s’adresse, enfin, à son public pour dédier l’avant-dernière pièce, à nous, à « las mujeres », et formuler « abrazos » et affection.
Sur une salve nourrie d’applaudissements, il y aura un rappel, un seul, mais quel rappel.
Tout le groupe s’y met, guitares, chant et danse.
Seul, le halo blanc faiblissant peu à peu, nous laisse Vicente, un instant encore, pour que nous nous habituions lentement à son départ.
Silence !

Les spectateurs, un peu ralentis, encore sous le charme, se dirigent sans hâte vers la sortie.

Au passage, je serre la main du Directeur des Internationales. « C’était un grand moment, un de plus. On l’a encore dans les oreilles… et partout.». Grand sourire !

Liens :

http://www.vicenteamigo.com/ (site officiel, en espagnol)

BIO :

Le sentiment poétique de la guitare

Vicente Amigo est la musique… et la poésie. C’est aussi cette pensée abstraite que seule nous donne la musique. Cioran, le grand maître du pessimisme philosophique, disait qu’aucune théorie philosophique ne lui avait donné autant de profondeur et de confort comme quelques notes de Bah. Poésie et musique forment le langage sublime par excellence, le plus profond, quoique parfois nous le ressentions comme un arôme, un souvenir, un sentiment plus évocateur que les paroles. Tout ceci c’est ce que nous offre la musique, le style, de Vicente Amigo, le plus affirmé des fils de cette déjà lointaine révolution menée par Paco de Lucia au service de la guitare flamenca. Un poète, en somme, identique à ceux dont il a interprété les vers dans ses « falsetas » à la guitare.

Il passe son enfance à Cordoue, ville andalouse où il fait ses débuts de guitariste vers l’âge de 8 ans. Très vite repéré par ses enseignants, il intègre le groupe du maître Manolo Sanlúcar auprès duquel il restera cinq ans premier guitariste et où il développera sa virtuosité hors du commun.

Vincente Amigo

En deux ans, il remporte trois des principaux concours de guitare flamenco :
1988 : 1er prix du concours international de guitare flamenca de Badajoz.
1988 : 1er prix du concours national del cante de las minas de la Union
1989 : prix Ramón Montoya pour un concert de guitare au XIIe concours national de Arte flamenco de Córdoba
Puis il accompagne le chanteur El Pélé, pour ensuite se recentrer sur sa carrière solo.

Interprète et compositeur, ses albums sont des chefs-d’œuvre de virtuosité et de technicité. Son originalité tient dans son style très aérien et ses thèmes accessibles à l’oreille profane, dans l’esprit des romantiques du XIXe siècle (Chopin). Néanmoins, il reste flamenco dans le son et ses rythmes (utilisation des compas traditionnels).
Son album Poeta (1998), en hommage au poète Rafael Alberti décédé en 1997, renferme un concerto pour guitare flamenca, accompagné par l’orchestre symphonique de Cordoue.
En février 2013, il publie un nouvel album, Tierra.
Il a joué avec El Pélé, José Mercé, Camarón de la Isla, Rosario, Carmen Linares, Khaled, Niña Pastori et d’autres artistes…

Vicente Amigo fut sans doute pionnier dans la recherche d’autres sons avec la conviction que, avec le respect, tout est possible en musique, comme ce que l’on trouve de tolérance et d’harmonie dans d’autres cultures, comme il est arrivé au Moyen Âge dans sa ville, Cordoue. Dans ce sens il a partagé la scène avec Stanley Jordan, au Carrefour de la Guitare de Martinique; avec João Bosco, à Cordoue; avec Wagner Tiso et Milton Nascimento aux Heineken Concerts de Rio de Janeiro en 1993 et au Festival d’Amiens, avec John McLaughlin. En 1993 il joue avec Paco de Lucía, Al Di Meola et John Mclaughlin dans la Plaza de Toros de Lisbonne, lors du mémorable concert “Mestres Da Guitarra”. Il débute une carrière internationale qui le conduit à collaborer avec les figures les plus prestigieuses du monde de la musique.

La musique de Vicente Amigo est toujours inspirée par la poésie andalouse, celle d’auteurs comme Rafael Alberti (avec le disque Poeta) ou García Lorca, liée à sa façon de capter toutes les saveurs méditerranéennes. Sa capacité de composition délicate et exceptionnelle fait de lui un artiste accompli. De ses mélodies se dégage une impression de calme et de satisfaction dans une parfaite harmonie. Le jeu d’Amigo se différencie, face à la rythmique et à l’extériorisation de Paco de Lucía, par une intériorisation sentimentale. Il est certain que durant ces dernières années son style s’est dirigé vers une expression plus proche de celle du maître de Cadix, mais l’énorme personnalité de ses compositions, de son jeu, en font quelqu’un d’unique dans le panorama actuel de guitare flamenca et de la musique en général. Dans la discographie d’Amigo on trouve : “De mi corazón al aire” (1991) ; “Vivencias imaginadas” (1995) ; “Poeta” (avec l’Orquesta de Córdoba et l’orchestration de Leo Brouwer, appelée primitivement “Concierto flamenco para un marinero en tierra”, inspiré par l’œuvre de Rafael Alberti ; “Ciudad de las ideas” (2000) ; “Un momento en el sonido” (2005) et “Paseo de Gracia” (2009). Aujourd’hui son dernier disque, auquel collaborent quelques uns des plus importants artistes actuels , tels Alejandro Sanz, Enrique et Estrella Morente et Niña Pastori, en plus de ses collaborateurs habituels : Tino di Geraldo, Paquito González, Antonio Ramos “Maca” ou Alexis Lefêvre.

On peut dire qu’il a dépassé l’univers habituel des « aficionados » du flamenco pour s’adresser aux amoureux de la bonne musique tout court. Ses prestations dans le monde constituent toujours un grand événements face à un public fasciné par son incroyable talent ou par les recherches, osées et audacieuses, qu’il exécute, en revanche, avec le plus grand naturel.
Voici ce qu’il en dit :
“Trato de buscar mi personalidad, resultado de tener algunas cosas muy claras y de dudar en otras. Pero hay que enfrentarse a ellas y arriesgar con naturalidad”.
« En essayant de chercher ma personnalité, j’y trouve des choses très claires et d’autres pour lesquelles existe le doute. Mais il faut leur faire face et prendre des risques avec naturel. »

(Textes traduits de l’Espagnol par JCR)