La ville qui vit naître Molière, selon le mot de Marcel Pagnol – rappelant néanmoins la naissance de Jean-Baptiste Poquelin à Paris – célébrait encore cette année l’illustre auteur et comédien : c’était le festival Molière dans tous ses éclats, avec les extrapolations qui s’imposent.

Le 14 juin, inauguration des empreintes des pieds, immortalisées dans la céramique, des comédiens célèbres qui passent régulièrement par Pézenas – initiative qui revient tout entière à M. André Gourou -, façon pour eux d’honorer leur « patron », sur le Cours Jean-Jaurès. On n’avait pas oublié de leur adjoindre et de confondre leur talent avec celui de trois artistes lyriques : Mmes Mady Mesplé et Viorica Cortez, et M. Gabriel Bacquier (qui vient d’être couronné pour la quatrième fois par l’Académie du disque lyrique, Orphées d’or cuvée 2013, prix Herbert von Karajan pour l’ensemble de sa carrière).

affiche-roman-de-molière-impréssion2Jacques Weber a prononcé – Impromptu de Pézenas ! -, urbi et orbi, un discours en forme d’éloge du Maestro Bacquier, demeuré, depuis les premiers pas de ce « Cyrano » sur un plateau en tant que figurant à Aix-en-Provence, son modèle, sa référence théâtrale.

Jacques Weber a « dit », au théâtre de Pézenas, le 15 juin, un découpage très astucieux, dû à Christine Weber, du roman de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), Le roman (justement) de Monsieur de Molière : ce fut une soirée de fougue, d’enthousiasme et aussi de tristesse, tant la mort si douloureuse de Molière (1622-1673), à cinquante et un ans, est bouleversante. Le 14, après l’inauguration des empreintes de pieds célèbres, Francis Perrin avait aussi raconté le passage fulgurant de cet auteur qui sut aller de la farce aux écrits les plus profonds, cela dans un tourbillon éclatant et mortel : comédien, chef de troupe, auteur, cherchant la faveur du roi pour exister mais jamais courtisan à l’échine souple, il risqua le bûcher et finit en terre chrétienne… Francis Perrin mena cela tambour-battant avec l’entrain que nous lui connaissons.

Un troisième spectacle rendait hommage à Molière, de façon détournée : Jean-Louis Trintignant nous a mis dans la confidence des Poètes libertaires du XXe siècle. Il avait choisi des textes de Jacques Prévert (1900-1977), de Robert Desnos (1900-1945) et de Boris Vian (1920-1959).

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Pourquoi « confidence » ? C’est sur le ton de la confidence qu’il les interprète et c’est celui qui convient, c’est celui qui convient à sa voix qui propose un texte sans jamais l’imposer. La carrière de Jean-Louis Trintignant est immense, lui, l’homme timide, l’intellectuel discret… Il donne à la poésie l’importance qu’elle mérite. Et pourtant la poésie souffre tandis que le public, paradoxalement, en demande et redemande. Cependant pour les poètes, se faire éditer relève du parcours du combattant ! Comprenez-y quelque chose… Et sans édition, point de livres, point de distribution chez les libraires, point de possibilité pour les lecteurs de les connaître… Alors, les comédiens se mettent à l’ouvrage, la télévision demeurant discrète pour diffuser les petites formes…

Jean-Louis Trintignant laissait respirer les poèmes, laissant libre cours ( !) à deux remarquables musiciens : le violoncelliste Grégoire Korniluk et l’admirable accordéoniste Daniel Mille. Ce dernier fut un exemple de musicalité et se rappelle que son instrument est un « petit orgue », selon le mot d’Antoine Geoffroy-Dechaume (1905-2000) : il nous fit entendre une transcription de son cru d’une Suite pour violoncelle seul du vieux Cantor, de Jean-Sébastien Bach (1685-1750). Comme quoi tous les pères ne sont pas bons à tuer…

Sylvie Oussenko

 

Une simple remarque qui est également une précision : j’avoue, modeste administrateur de ce site qui ne l’est pas moins, avoir commis volontairement quelque exercice typographique non désiré par Sylvie Oussenko. Il me semblait, et je ne suis pas le seul à l’avoir pensé, important de placer en caractères gras la mention rapide faite par Sylvie sur l’hommage rendu, avec beaucoup de force, de sincérité et d’élégance, par Jacques Weber au maestro Gabriel Bacquier.

Plus qu’un simple signe de respect, c’était de la part de cet immense acteur un aveu en “reconnaissance de talent” pour celui qu’il qualifiait de voix française du XXe siécle, déclamé à une foule pour partie ignorante mais interloquée ou pour l’autre acquise. Et un message fort envoyé à quelques élus trop souvent absents et n’ayant jamais donné à ce piscènois de cœur (ou de tripe ainsi qu’il pourrait le dire) la place, ni la reconnaissance qu’il mérite.

Et pourtant, chers édiles municipales, que vous soyez à Pézenas, Agde ou ailleurs, si vous saviez… Si vous pouviez envisager, au moins l’espace d’un instant, qu’un habitant de votre cité possède un tel potentiel de transmission de connaissances, de technique, d’interprétation, d’intelligence, bref de talent ! Lao-Tseu affirmait que l’homme qui ignorait son passé reniait son plus bel héritage. Avec Maître Bacquier, vous avez près de vous, chez vous, passé, présent et futur de celles et ceux qui feront votre ville de demain. J’espère, sincèrement, qu’un jour, ils ne vous feront pas reproche d’avoir ignoré ou, pire, de les avoir privé d’un tel passeur d’intelligence.

Philippe