Suite des entretiens réalisés lors de la 51e Rencontre Cinéma de Pézenas, avec ce jour Pascal Mérigeau. Journaliste, romancier, critique cinéma officiant régulièrement pour le Nouvel Observateur, Pascal Mérigeau était l’un des invités les plus prestigieux de ce festival dans le cadre de la thématique  »Cinéma Retrouvé » où étaient diffusés 3 films de Jean Renoir : Le Carosse d’or, La Grande Illusion et l’indispensable La Règle du Jeu.

Outre tout l’amour et la connaissance encyclopédique que possède Pascal du 7ème art, son dernier livre consacré justement à Jean Renoir méritait totalement sa présence, ce qui donna lieu à des nombreux débats, parfois très pointus ou techniques mais toujours passionnés, après la diffusion de chaque film.

Pierre Murat (Télérama) a écrit une critique parfaite de l’ouvrage de Pascal que je me permets de reprendre mot à mot en suite.

C’est un livre colossal et méticuleux. Il nous permet de tout savoir, désormais, de Jean Renoir (1894-1979), ce cinéaste sanctifié par la Nouvelle Vague et de­venu, aujourd’hui, le modèle de tout réalisateur débutant. Tout savoir, et même, c’est vrai, ce qu’on eût préféré ignorer : ses hésitations constantes, son indolence parfois regrettable. On connaît la philosophie des personnages de ses films : chacun a ses raisons. Cette morale, Renoir se l’est appliquée à lui-même, et Pascal Mérigeau aligne avec une affection implacable les contradictions, les atermoiements du personnage.

Ça va du plus futile au plus grave. On croyait, par exemple, le bon gros Renoir indifférent à son look. Pas du tout ! Une lettre à son tailleur hollywoodien révèle une coquetterie maniaque dans le choix de ses vêtements. Il veut « des vestons forme sac, la taille peu ou pas du tout marquée ». Avec « une seule rangée de boutons (probablement cinq), pas en cuir (les boutons en cuir me semblent un peu « confection »), et le col rabattu de façon à cacher entièrement la chemise ».

Ça, c’est rigolo ! Les fluctuations de sa pensée politique le sont moins. Difficile de comprendre quelle aberration pousse l’ami de Jacques Prévert et du groupe Octobre, l’anar qui a tourné Le Crime de M. Lange, le compagnon de route du PC, à s’en aller dans l’Italie mussolinienne de 1939 pour y tourner un film. Et même quatre ou cinq, espère-t-il. Une « mission secrète » dont l’aurait chargé l’armée, comme il le laissera entendre plus tard ? Soit ! Personne, tout de même, ne l’obligeait à écrire à un ami, dans un accès de fanfaronnade enfantine : « Ce soir, Benito Mussolini va se faire projeter La Grande Illusion. J’en suis très fier »… Il fera pire, de retour en France, après la débâcle. Avant de partir en Amérique, visiblement ébranlé par les critiques virulentes de ses confrères et par l’échec commercial de La Règle du jeu, il fustige « la racaille » qui sévit dans le cinéma français. Dans un entretien, il précise : « On aurait pu réaliser de nombreux films qui auraient servi la cause française. Mais on n’a pas voulu comprendre la nécessité de cette propagande, laissant ce soin à des producteurs en majo­rité étrangers ou israélites »…

Alors, un salaud, Renoir ? Bien sûr que non, mais un être hésitant, troublé, fragile. Ce sont ses grandeurs et ses failles que le livre dévoile. Pascal Mérigeau détaille aussi les tournages difficiles (Partie de campagne) et ceux qui furent heureux (La Bête humaine, Le Fleuve et French Cancan). En grand fan, il traque « le style Renoir » jusque dans les films qu’il n’a pas signés (The Amazing Mrs Holiday, avec Deanna Durbin), mais dont il a tourné presque la moitié. Il explique, surtout, ce cinéaste qu’il admire par le personnage d’un de ses films que Renoir a tenu à interpréter lui- même — « comme un auteur se place au centre de sa création, ainsi que l’ont fait les peintres depuis des siècles ». Ce personnage, c’est Octave dans La Règle du jeu. Comme lui, Renoir, c’est la chaleur, la joie de vivre, la générosité faite homme. L’ami de tous. Et le confident de chacun. Mais aussi, remarque Mérigeau, celui qui « partage les vues des camarades du Parti et celles de ses amis de droite. Et qui, sur un tournage, parce qu’il faut que ça avance, et dans la vie, parce qu’il est fait ainsi, s’applique toujours à arrondir les angles. » Portrait lucide, mais tendre…

Au delà de cette critique élogieuse qui résume toute la richesse foisonnante de cet ouvrage, pour l’avoir lu moi-même et y avoir pris un plaisir immense, tout en apprenant énormément de choses sur le personnage (telle sa période mussolinienne pourtant fort bien cachée ou encore ses amitiés coupables avec quelques compagnons croix de feu), je voudrais insister sur la qualité littéraire de cet ouvrage qui se lit avec une facilité très romanesque. C’est d’ailleurs à dessein que j’emploie ce terme, car, plus qu’une biographie de Jean Renoir, c’est un peu le roman de Jean Renoir que Pascal Mérigeau a écrit. Et l’on se laisse très vite emporté par la vie de cet énorme cinéaste, tout aussi facilement que s’il s’agissait d’un personnage de fiction. L’ensemble accompagné par ce style net, précis, parfois tranchant qu’a Pascal, prélude à une découverte d’un homme dont on s’aperçoit vite qu’il a « construit » tout autant sa vie, son oeuvre que son personnage.

L’entretien ci-dessous résume bien l’ouvrage de Pascal Mérigeau avec toutes ses anecdotes et détails, souvent totalement inconnus. Espérons qu’il vous donnera très vite envie de vous procurer son ouvrage, soit chez votre libraire habituel ou ici.